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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 19:48
"SUSPIRIA" : Dario Argento, Architecte de la Mort

  Peu d’œuvres cinématographiques débutent avec une séquence qui se révèle être l’une des scènes les plus puissantes de tout le film. C’est pourtant le cas de « Suspiria », conte fantastique orchestré par le cinéaste italien Dario Argento en 1977.

  Il faut resituer le contexte : au moment de la sortie de ce film, personne n’était préparé au spectacle qu’il offrait. Argento, en digne héritier de l’immense Mario Bava, avait signé, depuis le début de sa carrière, une poignée de longs-métrages appartenant au genre qui m’est si cher, le giallo. Les règles et codes de ce dernier, fixés essentiellement par Bava et repris par quelques autres, vont être bousculés par Argento qui, s’il est assez respectueux avec ses premiers essais (« L’oiseau au plumage de cristal » et « Le chat à neuf queues », pour n’en citer que deux), signe en 1975 un film transgressif à plus d’un titre, « Les frissons de l’angoisse », sommet ‘giallesque’ assez difficilement dépassable. Dans les mêmes années, le giallo va peu à peu déserter les écrans de cinéma et Argento, probablement conscient de la chose, oriente son film suivant vers une autre voie : le fantastique.

  Mais comme il l’a fait avec « Les frissons de l’angoisse », le réalisateur ne parvient pas à s’enfermer dans les règles du genre et il va signer avec « Suspiria » un OVNI cinématographique, un opéra de la Mort, baroque, d’une incroyable beauté formelle et imprégné d’une violence graphique sidérante.

 

  Dès les premières minutes de film, nous sommes dans le bain : une photographie saturée de couleurs agressives – essentiellement du rouge, annonciateur de la suite –, une héroïne à peine arrivée à l’écran et déjà larguée par ce qui se passe autour d’elle, des images qui ne semblent pas toujours avoir de lien entre elles, une musique dérangeante à souhait… le cinéaste nous prépare pour le grand plongeon.

  Après l’arrivée de Suzy (Jessica Harper) à l’école – elle repart aussi sec, personne ne se décidant à lui ouvrir –, nous assistons à une seconde séquence dans laquelle l’ambiance étrange du film perdure, tandis qu’un double meurtre est perpétré à l’écran. Le criminel, on ne le voit pas, juste des bras velus et une main tenant un couteau.

  A mi-chemin entre les crimes commis dans le giallo (l’arme blanche est l’un des emblèmes du genre) et l’horreur pure, la mise à mort de deux jeunes femmes – premières victimes du film – est d’une violence extrême. Graphiquement, Argento esthétise chaque plan, tout en ayant recours à certains éléments qu’il a fréquemment utilisés dans son œuvre. Le verre, par exemple. Une nouvelle fois, un visage se trouve plaqué contre une vitre de fenêtre et la tête de la victime, ainsi pressée, finit par passer au travers.  

  Mais reprenons la chronologie des événements : le chant de la Mort commence avec deux yeux maléfiques qui apparaissent à l’extérieur, effrayant ainsi l’une des jeunes femmes. Une scène d’attente, jouant ouvertement la carte du suspense, nous a suffisamment mis mal à l’aise pour que le maestro nous assène la suite : nous retrouvons la femme ailleurs (vraisemblablement sur le toit de la grande demeure, étant donné la suite – quant à savoir comment elle est arrivée là, mystère !), en train de se faire poignarder à plusieurs reprises. Son amie, toujours à l’intérieur, hurle, comme si c’était elle que l’on frappait, et nous nous perdons dans la géographie des lieux, ce second personnage se retrouvant désemparé, ouvrant une porte qui donne sur une autre, changeant d’endroit sans crier gare, tambourinant contre une nouvelle porte (les décors et l’image sont particulièrement morcelés tout au long du film par une utilisation récurrente de formes géométriques)…

  Pendant ce temps, la victime poignardée, le cœur littéralement à vif – plan grand-guignolesque par excellence –, est attachée à l’aide d’un câble. Son corps toujours remuant se retrouve sur la verrière située au-dessus du hall de la maison. C’est dans ce même hall que déboule l’amie horrifiée, qui voit la tête de sa camarade passer à travers le verre – encore et toujours !

  Le final est digne des meurtres extrêmement élaborés que l’on peut voir habituellement dans le giallo (oui, « Suspiria » s’en inspire décidément beaucoup !) : la victime fracasse la verrière avec le poids de son corps et se retrouve pendue par le câble enroulé autour de sa taille un instant auparavant. Quant à son amie, elle est également morte, allongée par terre, une plaque de verre lui ayant tranché le visage, et un morceau de métal formant un angle lui ayant transpercé le corps. Cette mise en scène complètement baroque est dévoilée à travers un plan-séquence où la caméra évolue dans le décor, tel un voyeur à l’affût du moindre détail macabre ou sanglant.

"SUSPIRIA" : Dario Argento, Architecte de la Mort

  « Suspiria » s’inscrit dans une trilogie, que Dario Argento ne clôtura que bien des années plus tard, en 2007 pour être précis. Le second film, « Inferno », sorti peu de temps après « Suspiria », renouait avec l’esthétique très personnelle instaurée par le cinéaste dans ce premier volet.

  Aujourd’hui, « Suspiria » est reconnu comme une référence dans le genre fantastique : son originalité n’y est certainement pas pour rien. La narration ne se soucie d’aucune cohérence – il précède même en cela un autre classique du fantastique, sorti trois ans plus tard, « The Shining » de Kubrick – et la mise en scène hyper-stylisée restera l’une des marques de fabrique du cinéaste.

  Tout comme l’architecture complexe des lieux où se déroule le double meurtre, la mise à mort des deux jeunes femmes relève d’une œuvre d’art. Entendez par là qu’Argento ne se contente pas de quelques coups de couteau : lorsque nous découvrons les corps dans le dernier plan de la séquence, nous prenons conscience de tous les éléments qui se trouvent réunis pour déboucher sur cette scène, à la fois dérangeante dans ce qu’elle montre et en même temps faisant preuve d’une esthétique audacieuse, vu le contexte. Le décor fait partie intégrante de la mise à mort, l’architecture de la maison s’étant désagrégée pour prendre une nouvelle forme et ne faire littéralement plus qu’un avec le cadavre allongé sur le sol.

 

                                                                                                                                                                             D. V.

Article initialement publié en octobre 2013 dans le Mook de l'association Travelling

Article initialement publié en octobre 2013 dans le Mook de l'association Travelling

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david verdier - dans Cinéma
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T 13/04/2015 14:29

J'apprécie surtout la trilogie animalière, d'Argento.

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